Millepertuis perforé (Hypericum perforatum)
Plantes & Santé — Fiche plante
Description botanique
Le millepertuis perforé, scientifiquement nommé Hypericum perforatum L., est une plante herbacée vivace de la famille des Hypericaceae (anciennement rattachée aux Clusiacées). Connu sous les noms de millepertuis commun, millepertuis officinal, herbe de la Saint-Jean, chasse-diable, herbe aux mille vertus, herbe à mille trous ou St John's wort en anglais, il est originaire d'Europe, d'Asie occidentale et centrale et d'Afrique du Nord, et s'est naturalisé dans presque toutes les régions tempérées du globe. L'épithète latine perforatum (« percé ») et le nom français « millepertuis » (« mille trous ») désignent la même particularité : les feuilles semblent percées de multiples perforations.
C'est une plante glabre de 30 à 80 cm (parfois jusqu'à 1 m), pourvue d'une souche ligneuse à racine pivotante pouvant s'enfoncer à 0,6–1,5 m dans le sol et de rhizomes traçants. La tige dressée, ramifiée dans sa partie supérieure, présente deux côtes saillantes caractéristiques (critère distinctif avec H. maculatum, qui en a quatre). Les feuilles, sessiles et opposées, elliptiques ou linéaires, sont d'un vert jaunâtre et portent de petites glandes translucides — visibles par transparence — qui donnent l'illusion de trous. Leurs bords sont ponctués de glandes noires contenant l'hypéricine, le pigment rouge caractéristique.
Les fleurs, groupées en larges panicules, mesurent 1,5 à 3,5 cm de diamètre, sont d'un jaune vif et bordées de points noirs sécréteurs. Elles comptent cinq sépales, cinq pétales et trois faisceaux d'étamines soudés à la base. Particularité frappante : en écrasant un bouton floral entre les doigts, les glandes libèrent un liquide rouge vin qui tache la peau — c'est l'hypéricine. La floraison s'étale de mai à septembre, avec un pic autour de la Saint-Jean (24 juin). Le fruit est une capsule ovoïde de 7–8 mm contenant de minuscules graines noires (environ 1 mm) ; une seule plante peut produire 15 000 à 34 000 graines.
Le genre Hypericum compte près de 500 espèces, mais H. perforatum en est l'espèce type et la plus célèbre. C'est probablement un hybride allopolyploïde (2n = 32) entre H. maculatum subsp. immaculatum et H. attenuatum, apparu en Sibérie, ce qui explique sa vigueur et sa capacité à s'hybrider encore avec d'autres millepertuis.
Histoire et culture
L'usage médicinal du millepertuis remonte à l'Antiquité : Pline l'Ancien et Dioscoride (Ier siècle) le décrivent déjà pour soigner les blessures et les brûlures. Il figurait parmi les composants des thériaques, ces célèbres antidotes polypharmaceutiques de l'Antiquité et du Moyen Âge, du Mithridate décrit par Celse vers 30 ap. J.-C. jusqu'à la thériaque de Venise (1686). Le nom de genre Hypericum viendrait du grec hyper (« au-dessus ») et eikon (« image »), en référence à la coutume de suspendre la plante au-dessus des icônes religieuses dans les maisons.
Au Moyen Âge, le millepertuis est une plante magique par excellence, associée à la magie blanche et à la fête de la Saint-Jean. Surnommé « chasse-diable » (fuga daemonum), « fléau du diable », « herbe aux fées » ou « herbe du tonnerre », il est réputé éloigner les esprits malins, les sorcières et la maladie. Les troubles mentaux (mélancolie, anxiété) étant alors interprétés comme des possessions diaboliques, on accrochait des bouquets de millepertuis aux portes des granges, aux fenêtres des maisons, et l'on en portait sur soi la nuit de la Saint-Jean — période qui correspond à sa pleine floraison. La plante était aussi brûlée dans les feux de la Saint-Jean pour protéger les récoltes, aux côtés d'autres herbes dites magiques.
Le nom « herbe de la Saint-Jean » vient précisément de cette récolte traditionnelle : on cueillait les sommités fleuries autour du 24 juin, fête de la nativité de saint Jean-Baptiste, en croyant que leurs pouvoirs de guérison en étaient décuplés. Au XVIe siècle, le millepertuis acquiert sa grande réputation de vulnéraire (plante qui guérit les plaies). Il est inscrit à la Pharmacopée française dès sa première édition en 1818.
De la moitié du XIXe au début du XXe siècle, le millepertuis subit un fort discrédit auprès des médecins « savants », mais la médecine populaire lui reste fidèle. Il est réhabilité au cours du XXe siècle comme topique cicatrisant et anti-inflammatoire, entrant notamment dans la composition du Baume tranquille utilisé en friction contre les rhumatismes. Mais c'est à la fin du XXe siècle que son destin bascule : en 1984, l'Allemagne autorise le millepertuis comme médicament antidépresseur sur la base d'études cliniques, et depuis, la dépression est devenue son indication majeure — le « premier antidépresseur naturel ».
Au Maroc, comme dans tout le bassin méditerranéen, le millepertuis pousse à l'état sauvage sur les talus secs et calcaires. L'huile de millepertuis (huile rouge), obtenue par macération des fleurs dans l'huile d'olive au soleil, reste un remède familial traditionnel contre les coups, les brûlures et les douleurs articulaires, préparé au cœur de l'été au moment de la floraison.
Bienfaits pour la santé
1. Antidépresseur naturel (dépressions légères à modérées)
Le millepertuis est aujourd'hui mondialement connu pour son effet antidépresseur, principale indication moderne de la plante. Son efficacité dans les dépressions légères à modérées est comparable à celle des antidépresseurs conventionnels de type ISRS (inhibiteurs de la recapture de la sérotonine), avec moins d'effets indésirables et un meilleur taux de tolérance. L'analyse indépendante la plus vaste, menée par le groupe Cochrane, a couvert 29 essais cliniques et plus de 5 000 patients : elle conclut que le millepertuis est d'une efficacité comparable aux ISRS dans la dépression majeure, avec une tolérabilité proche de celle d'un placebo — soit des taux d'effets indésirables équivalents à la moitié et au cinquième de ceux des ISRS et des antidépresseurs tricycliques respectivement.
D'autres méta-analyses récentes (Linde 2015, Apaydin 2016, Ng 2017, Zhao 2023) confirment une efficacité égale aux ISRS dans la dépression légère à modérée, avec moins d'effets indésirables et un taux d'abandon plus faible. En Europe, le Comité des médicaments à base de plantes de l'EMA (HMPC) a approuvé en 2021 le millepertuis comme médicament phytothérapique pour le traitement de courte durée des épisodes dépressifs légers à modérés (classification CIM-10). En Allemagne, il est autorisé comme médicament depuis 1984 et y représente l'une des plantes médicinales les plus prescrites. Aux États-Unis, en revanche, il est classé complément alimentaire par la FDA et n'est pas approuvé comme traitement de la dépression.
Le mécanisme d'action, mis en évidence in vitro, repose sur une inhibition de la recapture de la sérotonine, de la dopamine et de la noradrénaline, ainsi que sur des interactions avec les récepteurs GABAergiques. L'hyperforine est considérée comme le principal responsable de l'effet antidépresseur, mais de nombreux composés agissent en synergie.
2. Vulnéraire, cicatrisant et anti-inflammatoire
Avant sa redécouverte comme antidépresseur, le millepertuis était surtout réputé pour ses vertus vulnéraires (qui guérissent les plaies), héritées de l'Antiquité. L'huile de millepertuis — aussi appelée « huile de cantarion » ou « huile rouge » — s'obtient par macération des sommités fleuries dans une huile végétale (souvent l'huile d'olive) exposée au soleil plusieurs semaines. Les glandes à hypéricine libèrent leur pigment, qui teinte l'huile d'un rouge rubis caractéristique. Cette huile est traditionnellement appliquée sur les brûlures, contusions, écorchures, gerçures, crevasses et piqûres d'insectes, ainsi qu'en friction sur les articulations douloureuses (rhumatismes). Elle combine des propriétés hémostatiques, cicatrisantes et anti-inflammatoires non stéroïdiennes.
On prête aussi à la plante des effets apaisants et adoucissants pour la peau, et elle entre dans le traitement des ulcères variqueux et des manifestations articulaires douloureuses. Le Baume tranquille, préparation officinale du XIXe siècle, l'exploitait déjà en friction contre les rhumatismes chroniques.
3. Adoucissant cutané et après-soleil (avec précaution)
En usage externe, les fleurs et les feuilles de millepertuis soulagent les peaux irritées et sensibles. L'huile de millepertuis est parfois employée comme après-soleil pour apaiser les coups de soleil — mais avec une précaution majeure : la plante est photosensibilisante à cause de l'hypéricine, qui peut altérer le cristallin et provoquer des réactions cutanées en présence de lumière. On l'applique donc jamais pendant l'exposition solaire, mais seulement en soins après-soleil ou en soirée. L'association millepertuis + soleil augmenterait par ailleurs le risque de cataracte.
4. Teinture naturelle
Moins connu, le millepertuis est aussi une plante tinctoriale remarquable. Les fleurs produisent selon le mode de préparation une gamme surprenante de couleurs sur la laine : un rouge profond à l'eau de fleurs, puis du vert sur laine mordancée à l'alun, du rouge bordeaux sur laine non mordancée, et enfin du jaune ou de l'or en poursuivant la méthode. L'extraction à l'éthanol donne un violet-rouge utilisé pour teindre la soie et la laine rincées au vinaigre. Les teintes obtenues varient selon la saison de cueillette.
Modes d'utilisation
- Extrait sec (gélules) : forme la plus étudiée cliniquement pour la dépression — généralement 300 à 600 mg d'extrait sec standardisé, 2 à 3 fois par jour (suivre la posologie du fabricant et l'avis d'un professionnel de santé)
- Infusion : 1 à 2 cuillères à café de sommités fleuries séchées dans 250 ml d'eau chaude, 5 à 10 minutes — 1 à 2 tasses par jour pour la digestion et la relaxation
- Huile de millepertuis (huile rouge) : remplir un bocal de sommités fleuries fraîches, recouvrir d'huile d'olive, exposer au soleil 3 à 6 semaines jusqu'à coloration rouge ; filtrer et conserver à l'abri de la lumière — en application locale sur brûlures, coups, gerçures, piqûres, articulations douloureuses
- Teinture mère : 20 à 30 gouttes diluées dans un peu d'eau, 2 à 3 fois par jour
- Baume : incorporation de l'huile de millepertuis dans un baume à base de cire d'abeille pour les soins des lèvres, crevasses et peaux sèches
- Cataplasme de feuilles fraîches écrasées : application sur les petites plaies et piqûres (usage traditionnel)
- Cueillette : récolter les sommités fleuries au début de la floraison, idéalement autour de la Saint-Jean (24 juin), puis sécher à l'ombre dans un lieu aéré
Agents actifs principaux
- Hypéricine et pseudohypéricine (naphtodianthrones, 0,03–3 %) — pigment rouge, antirétroviral, antitumoral potentiel ; responsable de la photosensibilisation et de la coloration de l'huile
- Hyperforine et adhyperforine (phloroglucinols, 2–5 %) — principal agent antidépresseur ; inhibe la recapture de la sérotonine, dopamine, noradrénaline ; inducteur du CYP3A4 (à l'origine des interactions médicamenteuses)
- Flavonoïdes (2–12 %) : rutine, quercétine, kaempférol, lutéoline, hypéroside, apigénine, catéchine — antioxydants et anti-inflammatoires
- Amentoflavone (biflavonoïde) — effet sur les récepteurs GABA et sérotoninergiques
- Huile essentielle : composée principalement de sesquiterpènes (β-caryophyllène, etc.)
- Acides phénoliques : acide caféique, acide chlorogénique — antioxydants
- Tanins — astringents et cicatrisants
- Procyanidines et xanthones
Les concentrations en principes actifs varient fortement selon les individus, les populations et les conditions de culture. L'hyperforine, instable, est le principal facteur d'interactions : les spécialités à faible teneur en hyperforine provoquent moins d'effets indésirables et d'interactions. La teneur n'est pas toujours correctement indiquée sur les emballages.
Culture et récolte
Le millepertuis perforé est une plante héliophile (aimant le soleil) et calcicole (aimant les sols calcaires), qui craint l'ombre et l'humidité. On le trouve sur les bords de chemins, les lisières forestières, les prairies et talus secs et clairsemés. Il prospère dans les climats tempérés à drainage fort, avec une pluviométrie d'au moins 760 mm/an ; il ne germe guère en dessous de 9 °C de moyenne annuelle ni au-dessus de 1 500 m d'altitude.
Il se multiplie facilement par semis (graines très nombreuses) ou par division des rhizomes au printemps ou à l'automne. La récolte des sommités fleuries se fait au début de la floraison, traditionnellement autour de la Saint-Jean (24 juin), lorsque les fleurs contiennent 60 à 70 % de capsules immatures. On les fait sécher rapidement à l'ombre, dans un lieu aéré, pour préserver les principes actifs. Pour préparer l'huile rouge, on récolte plutôt les boutons floraux et fleurs fraîches au cœur de l'été.
À noter : dans plusieurs pays (États-Unis, Australie, Nouvelle-Zélande, Afrique du Sud), le millepertuis est considéré comme une mauvaise herbe envahissante et toxique pour le bétail, au point de rendre des pâturages improductifs. En Californie, où il avait envahi les rangelands sous le nom de « Klamath weed », l'introduction dans les années 1940 de coléoptères du genre Chrysolina (C. quadrigemina, C. hyperici) en a fait l'un des plus célèbres exemples de lutte biologique réussie contre une mauvaise herbe.
Toxicité pour le bétail et écologie
Le millepertuis est toxique pour de nombreux animaux domestiques — vaches, moutons, chevaux — qui le consomment au pâturage ou dans le foin. L'hypéricine provoque une photosensibilisation : la peau non pigmentée (truffe, oreilles) rougit, gonfle, puis nécrose et se desquame sous l'effet du soleil. Les jeunes animaux sont les plus sensibles. La plante est plus toxique au printemps, lorsqu'elle est appétente, et conserve sa toxicité une fois séchée dans le foin. Le traitement consiste à mettre les animaux à l'ombre et à administrer des antihistaminiques ou anti-inflammatoires.
Cette toxicité est aussi à l'origine du surnom américain « Klamath weed » : introduit en Amérique du Nord, le millepertuis s'est propagé dans les pâturages de l'Ouest, rendant les troupeaux photosensibles. Le succès de la lutte biologique par les coléoptères Chrysolina — qui dévorent les feuilles — a contribué à contenir l'invasion et reste un cas d'école en écologie appliquée.
Le millepertuis héberge par ailleurs toute une faune d'insectes spécialisés : le foreur des racines Agrilus hyperici, la chenille de la phalène Aplocera plagiata, ou encore la cécidomyie Zeuxidiplosis giardi qui forme des galles sur les bourgeons.
Précautions et contre-indications
- Interactions médicamenteuses majeures : le millepertuis est un puissant inducteur du CYP3A4 et du CYP2C9 (via l'hyperforine qui active le récepteur PXR), accélérant le métabolisme de nombreux médicaments et réduisant leur efficacité. À proscrire avec : anticoagulants oraux (anti-vitamine K), ciclosporine et immunosuppresseurs (risque de rejet de greffe), antirétroviraux anti-VIH, anticancéreux (irinotécan), anticonvulsivants, digoxine, théophylline, certains antipsychotiques et opioïdes (morphine, méthadone, oxycodone, tramadol, buprénorphine), plusieurs benzodiazépines (diazépam, midazolam, alprazolam…)
- Contraceptifs oraux : risque de méno-métrorragies (saignements) et de diminution de l'efficacité → risque de grossesse non désirée
- Autres antidépresseurs : association contre-indiquée — risque de syndrome sérotoninergique (tachycardie, hypertension, mydriase, fièvre, potentially létal) avec les ISRS, IRSN, tricycliques, IMAO
- Grossesse et allaitement : contre-indiqué — données cliniques insuffisantes et interactions potentielles
- Photosensibilité : éviter l'exposition au soleil pendant la prise (risque de réactions cutanées, neuropathie, et possiblement cataracte) ; ne pas appliquer l'huile pendant l'exposition solaire
- Effets indésirables courants : céphalées, nausées, fatigue, sécheresse buccale, somnolence, troubles digestifs ; peut parfois exacerber les émotions
- Chimiothérapie : peut réduire l'efficacité de certains traitements anticancéreux
- Délai avant chirurgie : arrêter au moins 5 jours avant une intervention, en raison des interactions avec de nombreux médicaments anesthésiques et cardiovasculaires
- Statut réglementaire : en France et dans l'UE, médicament phytothérapique (monographie HMPC/EMA 2021) pour les dépressions légères à modérées ; aux États-Unis, classé complément alimentaire par la FDA (non régulé comme un médicament)
Ces informations sont fournies à titre éducatif et ne remplacent pas un avis médical. Le millepertuis présente de nombreuses interactions médicamenteuses : consultez toujours un professionnel de santé ou un pharmacien avant de l'utiliser, surtout si vous prenez un autre traitement.
Références
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- Apaydin, E.A. et al. (2016). "A systematic review of St. John's wort for major depressive disorder." Systematic Reviews, 5(1):148.
- Ng, Q.X., Venkatanarayanan, N., Ho, C.Y. (2017). "Clinical use of Hypericum perforatum (St John's wort) in depression." J. Affective Disorders, 210:211–221.
- Zhao, T. et al. (2023). "St John's wort vs. SSRIs for depression — meta-analysis." Advances in Clinical and Experimental Medicine, 32(2):151–161.
- EMA/HMPC (2021). Community herbal monograph on Hypericum perforatum L., herba.
- Peterson, M., Nguyen, H. (2025). "St John's Wort." StatPearls (NIH/NCBI Bookshelf).
- Nicolussi, S. et al. (2019). "St John's wort and drug interactions." Br. J. Pharmacology, 177(6):1212–1226.
- Chrubasik-Hausmann, S. et al. (2018). "Hyperforin-rich vs. low-hyperforin St John's wort." J. Pharmacy and Pharmacology, 71(1):129–138.
- Pharmacopée française (1818–présent). Monographie Hyperici herba.
- Inspiration : Wikipédia — Millepertuis perforé & Wikipedia — Hypericum perforatum
- Image : MHNT — Hypericum perforatum, fleurs et boutons (Wikimedia Commons, CC)
